Erreurs de prédiction
Codage prédictif et bases neuronales
Sommaire
En construction
Le codage prédictif est un modèle théorique du fonctionnement cérébral dans lequel des prédictions descendantes sont confrontées aux informations sensorielles ascendantes, produisant des erreurs de prédiction qui contribuent à l'actualisation des représentations internes.
Le codage prédictif est une théorie en neurosciences sur la manière dont le cerveau traite les informations sensorielles.
Elle propose que le cerveau génère constamment des prédictions sur les entrées sensorielles qu'il est susceptible de recevoir, en fonction de son expérience passée et de son contexte actuel.
Lorsque de nouvelles entrées sensorielles sont reçues, elles sont comparées à ces prédictions, et toutes les différences sont utilisées pour mettre à jour le modèle interne du cerveau à propos du monde.
Pour comprendre les principes du codage prédictif, il faut d'abord distinguer trois notions étroitement liées, mais qui correspondent à des processus différents.
1. L'inférence est un processus par lequel un organisme tire une conclusion à partir des informations dont il dispose.
Thomas Bayes (1701-1761)
Par exemple, un chien entend un bruit derrière une porte fermée. Il peut en déduire qu'une personne se trouve derrière cette porte, sans pouvoir la voir. Plusieurs causes peuvent cependant expliquer ce bruit.
Le cerveau peut alors utiliser ses connaissances antérieures et les informations disponibles pour estimer laquelle est la plus probable.
b. L'inférence bayésienne, formulée à partir des travaux de Thomas Bayes (1701-1761), fournit un cadre mathématique permettant de calculer comment la probabilité d'une hypothèse évolue lorsque de nouvelles informations sont disponibles ( théorème de Bayes et probabilités).
2. Le codage prédictif propose un mécanisme neuronal permettant notamment de réaliser ce type d'inférence perceptive.
a. Le cerveau utilise un modèle interne pour produire des prédictions sur les informations sensorielles qu'il devrait recevoir si une hypothèse sur les causes de ces informations était correcte.
Si un chien suppose qu'une personne se trouve derrière la porte, il peut prédire qu'il entendra des pas ou une voix.
Les informations sensorielles effectivement reçues sont comparées à ces prédictions.
Si le chien entend une voix familière, cette information peut renforcer son hypothèse.
En revanche, s'il entend un objet tomber, il peut devoir envisager une autre explication.
L'inférence consiste à estimer la cause d'une observation.
Le codage prédictif propose que cette estimation puisse être réalisée par des échanges de prédictions et d'erreurs de prédiction entre différents niveaux de traitement neuronal.
3. Le codage prédictif et l'inférence active sont deux modèles étroitement liés.
Le codage prédictif perceptif propose que le cerveau réduise les erreurs de prédiction en modifiant ses estimations internes pour mieux correspondre aux informations sensorielles reçues.
L'inférence active intègre ce mécanisme perceptif, mais ajoute la possibilité de réduire les erreurs de prédiction par l'action, en modifiant les informations sensorielles reçues pour les rapprocher des sensations prédites ( réduction des erreurs de prédiction par l'inférence active).
La réduction des erreurs de prédiction par la perception est commune au codage prédictif et à l'inférence active, tandis que leur réduction par l'action est également prise en compte dans l'inférence active.
Organisation hiérarchique du codage prédictif
Dans les modèles de codage prédictif, le traitement des informations sensorielles repose sur une organisation hiérarchique dans laquelle les différents niveaux du système nerveux échangent des prédictions et des erreurs de prédiction (PE).
1. Dans la conception classique du traitement sensoriel, les informations sensorielles sont transmises des niveaux inférieurs vers les niveaux supérieurs des systèmes sensoriels (bottom-up).
Cette transmission ascendante permet aux niveaux supérieurs d'intégrer progressivement les informations reçues et d'en construire des représentations de plus en plus complexes.
2. Dans les modèles de codage prédictif, le cerveau utilise un modèle génératif qui représente comment les causes des événements du monde extérieur et les états de l'organisme peuvent produire des informations sensorielles (Canonical microcircuits for predictive coding 2012).
a. À partir de ce modèle, les niveaux supérieurs de la hiérarchie génèrent des prédictions sur les informations que les niveaux inférieurs devraient recevoir (top-down).
Lorsqu'une erreur de prédiction apparaît, les niveaux supérieurs peuvent modifier leurs estimations afin de produire des prédictions qui correspondent davantage aux informations sensorielles reçues.
Ces nouvelles prédictions sont à leur tour confrontées aux informations disponibles aux niveaux inférieurs.
Ce processus peut se répéter à plusieurs niveaux de la hiérarchie et contribue à réduire progressivement les erreurs de prédiction.
Lorsqu'un sujet s'attend à voir apparaître une ligne verticale, cette attente peut préparer les populations neuronales du cortex visuel sensibles à son orientation.
Lorsque la ligne apparaît, la réponse neuronale globale peut être réduite, alors que sa représentation devient plus précise et permet de mieux la distinguer d'une ligne inclinée.
Ce résultat est compatible avec le codage prédictif, dans lequel les prédictions descendantes contribuent à réduire le traitement des informations sensorielles attendues.
a. Une attente valide peut entraîner une diminution de l'amplitude de la réponse neuronale dans V1, tout en augmentant la quantité d'informations relatives au stimulus contenues dans cette réponse.
Ce résultat est compatible avec le codage prédictif, selon lequel les informations sensorielles attendues peuvent nécessiter moins de traitement ascendant.
Ces observations montrent que les attentes peuvent améliorer la représentation neuronale des stimuli, même aux premiers niveaux du traitement sensoriel.
Remarque : à plus long terme, la plasticité synaptique peut également modifier les connexions neuronales impliquées dans ces traitements ( plasticité synaptique : LTP et LTD).
1. Étant donné que les PE nous obligent à mettre à jour notre modèle du monde, à court terme (inférence) ou à long terme (apprentissage), il est important de savoir à quel point ces erreurs sont fiables.
a. Par exemple, il est important de savoir si certaines entrées sensorielles ne correspondent pas à nos attentes antérieures :
parce qu'elles contiennent des informations qui réfutent notre hypothèse actuelle (par exemple, nous entendons un chien, mais voyons un chat),
parce que les entrées sensorielles sont tout simplement trop bruyantes (on entend un chien, mais on ne voit que de la brume).
b. Alors que le premier exemple devrait nous amener à remettre à jour nos croyances (un chat qui aboie !), le second ne devrait pas nécessairement entraîner une telle révision.
Dans la théorie du codage prédictif, les PE sont pondérées en fonction de leur précision, c'est-à-dire de leur fiabilité,, ce qui réduit le poids accordé aux informations sensorielles moins fiables.
2. Dans les modèles de codage prédictif, l'actualisation des représentations internes à partir des erreurs de prédiction dépend notamment de leur précision estimée.
La précision correspond au degré de fiabilité attribué à une information ou à une erreur de prédiction.
Dans les modèles probabilistes, elle est définie comme l'inverse de la variance, une précision élevée correspond donc à une faible incertitude, et inversement.
La précision détermine le poids accordé aux erreurs de prédiction.
Une erreur considérée comme fiable exerce une influence plus importante sur l'actualisation des représentations internes qu'une erreur associée à une forte incertitude.
Dans les modèles bayésiens du fonctionnement cortical, le cerveau doit estimer à la fois les causes probables des informations sensorielles et leur incertitude.
3. Dans les modèles de codage prédictif, l'attention pourrait moduler la précision attribuée à certaines erreurs de prédiction ( attention et codage prédictif).
Elle augmenterait ainsi leur poids dans l'actualisation des représentations internes.
4. Dans les modèles de codage prédictif, la précision des erreurs de prédiction (PE) pourrait être réglée par différents mécanismes neuronaux.
a. Le gain neuronal correspond à la sensibilité de la réponse d'un neurone à ses entrées.
Son augmentation permettrait aux signaux d'erreur de prédiction jugés plus fiables d'exercer une influence plus importante sur les niveaux supérieurs de la hiérarchie corticale (A theory of cortical responses 2005).
Cette hypothèse fait intervenir les projections dopaminergiques issues de la substance noire et de l'aire tegmentale ventrale (VTA), qui pourraient moduler les réponses neuronales aux erreurs de prédiction en fonction de leur précision ( plus bas)
Bases neuronales du codage prédictif
Les modèles de codage prédictif supposent l'existence d'unités distinctes de " représentation " ou de " prédiction " (P) et d'unités d'erreurs de prédiction (PE) dans les circuits corticaux.
L'organisation du cortex en couches et en colonnes pourrait permettre la réalisation parallèle des calculs neuronaux proposés par les modèles de codage prédictif.
Erreurs de prédiction visuelles
(Figure : vetopsy.fr d'après den Ounden et coll)
1. Dans ces modèles, des connexions intrinsèques (au sein des colonnes corticales) et extrinsèques (entre les colonnes) permettraient les échanges entre les unités P et PE.
2. La figure ci-contre, qui représente les voies visuelles, illustre les échanges entre les unités P et PE à différents niveaux de la hiérarchie corticale.
Ce principe pourrait s'appliquer à d'autres systèmes sensoriels.
a. Les erreurs de prédiction (PE) pourraient être générées dans la couche granulaire interne (IV) d'une colonne corticale, en soustrayant les prédictions issues des couches agranulaires aux informations provenant du niveau inférieur.
b. Les erreurs de prédiction importantes pourraient entraîner une mise à jour des prédictions.
Dans ce modèle, les erreurs de prédiction seraient transmises vers les aires corticales supérieures par les couches granulaire externe (II) et pyramidale (III),
c. Dans ce schéma, les connexions descendantes excitatrices entre unités de prédiction P pourraient transmettre des hypothèses sur les causes des entrées sensorielles.
d. Ce mécanisme pourrait contribuer à expliquer certains phénomènes, comme les " réponses d'omission ".
Lorsqu'un stimulus attendu est omis, les unités P continuent de transmettre la prédiction de ce stimulus.
Cependant, le stimulus n'est pas présenté et l'activité sensorielle attendue est absente.
Cette différence entre la prédiction et les informations sensorielles reçues peut générer une erreur de prédiction, même en l'absence de stimulus physique.
Ces modèles reposent sur des caractéristiques établies des circuits corticaux et bénéficient de plusieurs résultats expérimentaux concordants. Cependant, l'existence d'unités P et PE anatomiquement distinctes et leur organisation précise dans les couches corticales restent à démontrer (Expectation (and attention) in visual cognition 2009).
Erreurs de prédiction sous-corticale
Dans certains circuits sous-corticaux, la comparaison entre les prédictions (P) et les informations reçues peut également produire des erreurs de prédiction (PE).
Erreurs de prédiction au niveau de la VTA
(Figure : vetopsy.fr d'après den Ounden et coll)
a. Une entrée inhibitrice descendante sur les neurones dopaminergiques dans la VTA, proportionnellement à la récompense attendue, est présente pendant le délai entre un signal prédictif et le résultat, comme proposé précédemment par les modèles théoriques (A Neural Substrate of Prediction and Reward 1997).
Cette activité inhibitrice n'est pas sensible au résultat réel, c'est-à-dire si la récompense a été délivrée ou omise, mais est proportionnelle à la prédiction de récompense engendrée par le signal.
b. Par exemple, un chien apprend qu'un signal sonore annonce une friandise.
Lorsque la friandise est présentée après ce signal, la récompense correspond à la prédiction.
L'inhibition liée à cette attente réduit alors la réponse des neurones dopaminergiques à la friandise.
Les signaux de récompense primaires ascendants qui stimulent les neurones dopaminergiques de la VTA doivent surmonter l'inhibition liée aux prédictions de récompense descendantes corticales et sous-corticales.
b. Par exemple, le même chien entend le signal sonore, mais ne reçoit pas la friandise attendue.
L'activité des neurones dopaminergiques diminue alors au moment où la récompense aurait dû être délivrée.
Cette diminution correspond à une erreur de prédiction de récompense négative.
Principales structures cérébrales impliquées dans le suivi des performances
et le comportement adaptatif
(Figure : vetopsy.fr d'après Gruendler et coll)
Au niveau de l'hippocampe et de la substantia nigra
Des signaux liés aux erreurs de prédiction peuvent également être produits dans des circuits sous-corticaux et influencer l'activité d'autres régions cérébrales.
Erreurs de prédiction au niveau de l'hippocampe
(Figure : vetopsy.fr d'après den Ounden et coll)
L'aire CA1 de l'hippocampe agit comme un " comparateur " entre les prédictions des neurones de CA3, déclenchées par des signaux sensoriels, et les informations sensorielles provenant notamment du cortex entorhinal.
Au cours des premiers stades de la psychose, les patients rapportent souvent une intensité accrue de leurs expériences perceptuelles, i.e. des couleurs plus vives, des sons plus forts, ce qui correspond à une PE anormalement grande (et une saillance accrue subséquente) provoquée par ces événements, probablement en raison d'une incapacité à " expliquer " les entrées sensorielles à travers des prédictions descendantes.
En effet, un modèle pour ces premiers stades de la psychose qui est souvent utilisé, est l'administration de kétamine, un médicament connu pour bloquer les récepteurs NMDA (supposé être impliqué dans les prédictions descendantes), et améliorer les récepteurs AMPA (impliqués dans la signalisation à action directe, et donc un candidat probable pour la signalisation PE).
Ces PE augmentés entraînent à leur tour une mise à jour inappropriée du modèle du monde de ces patients, provoquant des délires dans les stades ultérieurs de la maladie.